La cote des autos de collection enregistre un tassement depuis plusieurs mois. Porsche est l’une des marques les plus exposée à ce phénomène, parce qu’elle a elle même engendré des phénomènes spéculatifs savamment orchestrés, pour le plus grand bonheur des « opérateurs du marché » dirons-nous pudiquement. Décryptage.

Les bénis-oui-oui nous expliqueront que l’envolée exponentielle des 20 dernières années sur les Porsche dites « Classiques » (gammes 356, 912, 914 et 911 pre-75) a été due à « la loi de l’offre et de la demande« . Ca, c’est la phrase toute prête à l’emploi, pour faire intelligent quand on ne sait pas quoi dire. C’est un peu plus compliqué que celà.

Au delà de la poussée des prix NATURELLE des voitures de collection depuis une vingtaine d’année, dans un contexte de nostalgie, l’engouement autour des Porsche Classiques a été savamment orchestré par l’ensemble des « acteurs du marché » qui on sû fabriquer la demande…
Mais ça veut dire quoi « les acteurs du marché » au final ?

En fait ça veut dire « tous les acteurs économiques ayant un intérêt à voir les prix progresser« .

VW Porsche Classic Day à Sion

Exemple : Quand, en 2000-2002, une 911 2.2 T de 1970 ou une 3.2 de 1988 en bon état changent de main pour 16 ou 18.000 euros il n’y a pas de marché professionnel autour de ce véhicule. La réfection du moteur ou de la carrosserie coûte le prix de la voiture. Si la voiture cartonne ou que le moteur est à refaire, elle part à la casse « Economiquement irréparable ». Sur le marché de l’occasion, elles intéressent pas les professionnels qui ne peuvent pas marger décemment dessus.

Mais Porsche qui vient de ré-orienter sa stratégie en introduisant les 996 (puis 997) refroidies par eau et au caractère plus GT que véritable sportive se dit qu’il faut cajoler ses clients « historiques ». Alors Porsche va discrètement multiplier les « clubs Porsche » et y adjoindre des sections « Classic », va multiplier les événements « les 50 ans de la 356 », « les 40 ans de la 911 », « les 60 ans de la 356 »
La presse spécialisée Porsche est choyée et inondée de publicité, on se souvient peut-être aussi des éphémères magazines « Nostalgia » ou « Pure » … nés à cette époque puis emportés par la déferlante Internet de ces années là.

Qu’importe, Porsche soutiendra discrètement les grands forums internationaux (ou leurs propriétaires) consacrés à la marque. En parallèle, avec le renouvellement technologique des 996-997, Porsche renouvelle une bonne partie de ses techniciens SAV. Ces derniers s’empressent d’ouvrir des enseignes de « Specialiste Porsche » indépendant offrant les mêmes prestations que l’enseigne officielle, à un tarif horaire plus modeste.

L’internet joue un rôle majeur dans la fabrication de la « bulle » Porsche Classic. Forums, blogs, registry existent pour chaque modèle, … La toile est inondée de photos de Porsche Classique en restauration, sur la route, sur circuit … ça bouillone, ça s’auto-congratule, ça s’auto-persuade qu’on possède une rareté. On reproduit les stickers d’époque, on s’arrache les répliques du blouson de Steve McQueen dans « Le Mans » en 1970, les bobos branchés-hype-outlaw s’affichent en 911/912, Magnus Walker commence à faire des émules, les brokers « Porsche Classic » s’installent dans les quartiers chics …

Et on arrive progressivement à tous les ingrédients qui constituent une bulle spéculative / fashion : On donne à un objet une valeur excessive, soit en expliquant qu’il est vieux, rare, chargé d’histoire… soit en le répétant jusqu’à ce que les gens le croient.
Et comme il y a bel et bien des gens qui ont plus d’argent que de bon sens, il se trouve toujours des gogos pour payer une Porsche 5 fois ce qu’elle vaut intrinsèquement…

VW Porsche Classic Day à Sion

Durant les années 2000-2010, tout le petit monde Porsche vis en vase clos, avec ses clubs, ses réunions monomarque, sa presse spécialisée, ses sites et forums internet… En France, la presse magazine s’empare du phénomène et titre une fois sur deux à la Une sur « Quelle Porsche dois-je acheter pour ne pas perdre d’argent ? » « Achetez aujourd’hui, elle vaudra plus l’an prochain »…. Les cotes « maison » de chaque magazine s’envolent de mois en mois. Un lectorat aux anges est un lectorat qui en redemande et qui revient chaque mois lire que sa voiture est une mine d’or …

La démocratisation de l’internet engendre aussi le phénomène de la petite annonce gratuite. Auparavant, il fallait payer pour publier des petites annonces. Maintenant, c’est fini … la concurrence fait rage, il faut piquer l’audience aux opérateurs historiques alors on va offrir les petites annonces gratuites. Super !

Porsche 356 1958

Sauf qu’une logique d’annonces gratuites est une pratique inflationniste : On passe à l’année une annonce pour une voiture au prix fort « en attendant qu’un pigeon passe ». On n’est plus dans une logique de vente au prix du marché mais dans une recherche de la plus-value. Pire, on observe des annonces sur des voitures qui n’existent pas ! Mais ça permet de montrer en permanence dans les listes d’annonces des voitures avec un prix (élevé) en façade. Tout ceci contribue au martèlement des esprits « les prix montent » « les prix montent » « les prix montent » …

Le résultat est là. Entre 2004 et 2015, les prix des Porsche Classic sont multipliés par 4 ou 5. Une 356 A qui se négociait l’équivalent de 25.000 € en 1999 dépasse dorénavant les 100.000. Les modèles particulièrement rares atteignent des sommets et l’on parle de millions d’euros dans les grandes ventes aux enchères internationales. Même si ces (rares) transactions ne sont pas représentatives du marché, la presse, les blogs, les forums martèlent à chaque fois l’info « les prix montent » « les prix montent » « les prix montent » …

A ce moment, tout le monde est aux anges : les indépendants refont des moteurs à tour de bras, les carrossiers restaurent les carrosseries, les selliers rénovent les intérieurs, les 911 sont plus neuves que neuves, les experts expertisent, les assureurs assurent des valeurs de plus en plus élevées, les brokers font de généreuses marges, les people achètent des 911 Classic pour s’afficher au Tour Auto à coté des anciennes gloires du volant, les propriétaires avisés font de généreuses plus-values en faisant x2 ou x3 en quelques années…

Un marché aussi juteux attire aussi les convoitises et des gens à la morale border-line. On reconstruit des voitures à partir de 3 épaves. De fausses Porsche 911 2.7 Carrera RS se sont retrouvées à la vente chez les plus grandes maisons d’enchères. Chuttttt … n’en disons pas plus, dans ce monde là, on ne va pas en justice, on dédommage en toute discrétion… Reste que Porsche vient quand même de se pencher sur le problème des 2.7 Carrera RS … des numéros de châssis de voitures réputées détruites étant ré-apparus, comme par miracle ces dernières années ! Très récemment encore, un célèbre spécialiste Porsche californien est mis en cause par un comédien hollywoodien pour lui avoir vendu une « fausse » 356 Speedster GS/ST au prix de 1.2 M$ en 2013 ! Hum, hum vous sentez les odeurs nauséabondes qui remontent ?

L'acteur Jerry Seinfeld met en cause un célèbre vendeur de 356 californien

On passe donc de l’euphorie généralisée dans les années 2000-2010 à une relative méfiance à partir de 2015. Le marché se stabilise. Et puis Boum … en 2016, le marché bascule explicitement à la baisse. Lors de la très médiatique vente Artcurial du salon Rétromobile 2016, une superbe Porsche 911 2.0 S (oui S) SWB blanche restauré et superbe – lot n°207 de la vente Artcurial – estimée par les commissaires priseurs entre 120 000 et 150 000€ (soit déjà 40% de moins que la côte Flat6 Mag affirmant « entre 180 000 et 250 000€ ») n’a pas dépassé 90.000 euros dans le temple international de la voiture de collection, révélant ce que tout le monde pressentait : le décalage flagrant entre les valeurs affichées, claironnées, présumées et la réalité du marché.

Programmée pour atteindre voire dépasser 150.000 euros, cette magnifique 2.0 S n'a finalement pas dépassé 90.000 euros a Rétromobile 2016

Parce que au final, il faut quand même regarder un peu les choses telles qu’elles sont : Une Porsche 356 A est-elle si différente d’une Coccinelle au point d’en valoir 20 fois le prix ? Elle en a partagé le bloc moteur et le train avant de 1948 à 1955 et conservera jusqu’en 1965 exactement la même architecture. Le modèle 356 Carrera 356 GS avec le moteur « Furhmann » 1500cc 4 arbres revendiquant 100cv est porté au nirvana des Porschistes comme étant une mécanique « ultime » … en oubliant opportunément qu’Alfa sortait à la même période la même puissance d’un « petit » 1300cc ! Une 911 T de 1970 qui se fait déposer au feu rouge par une Honda Civic i-CTDi est-elle la voiture de sport qu’on nous a vanté ?

Porsche 911 S 2.2

Retour sur terre pour le monde des Porsche Classic. Les Porsche Classic sont des voitures extraordinaires mais qui ont atteint des valeurs élevées sans rationalité. Elle restent encore pour la plupart affichées à des prix globalement élevés. Histoire de sauver les apparences. Mais les transactions réelles (pas les prix affichés en annonces) se font à des niveaux plus réalistes depuis 2016 et le dégonflement de la bulle est avéré et continu, si bien que l’ensemble des cotes commencent à intégrer ce reflux. La suite logique du mouvement sera que les ventes vont globalement diminuer, histoire de digérer le phénomène. Nombreux seront les vendeurs qui renonceront de vendre à perte, les acheteurs reconsidéreront peut-être d’autres modèles et globalement les différences devraient diminuer entre les différentes générations de 911.

La bonne nouvelle, au final, c’est qu’en 10-15 ans, l’essentiel du parc des Porsche d’avant 1974 a été restauré !